Afrique: comment Moscou supplante la France

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Profitant du retrait français, Moscou investit à  la hussarde la Centrafrique, tête de pont de son offensive sur le continent.

C’est « niet ». Pas question de laisser le reporter de passage franchir le seuil du centre d’instruction militaire de Berengo, sur le site de l’ancien palais de Sa Défunte Majesté impériale Bokassa Ier, à  80 kilomètres au sud-ouest de Bangui. Signifié par un colosse blond en treillis de combat, confirmé par son supérieur au terme d’un long conciliabule radio avec un « commandant » invisible, l’oukase n’a rien de surprenant : ce mur d’enceinte de parpaings gris, strié de traînées noirâtres, abrite des regards la principale emprise du contingent russe, débarqué en République centrafricaine (RCA) en janvier dernier. Tout juste entrevoit-on, au-delà  de la guérite qu’occupe une sentinelle des Faca – les forces armées locales – le mausolée de feu « Papa Bok » et sa statue de bronze, ultimes vestiges d’un domaine rongé par les humeurs tropicales.

Joaillerie en sous-sol

Il faut se rendre à  l’évidence : les fils de la Volga, qui ont à  ce jour parachevé la formation de 1 600 soldats, sont ici chez eux. La nature ayant horreur du vide, l’Ours moscovite s’est engouffré dans la brèche ouverte par le retrait hâtif, voilà  trois ans, du dispositif français Sangaris, déployé afin d’enrayer la course à  l’abîme de l’ex-Oubangui-Chari, ancien fleuron du « pré carré » tricolore livré au chaos milicien. Il a posé la patte sur un État failli de naissance, aux entrailles farcies çà  et là  de diamants, d’or et d’uranium, pactole largement inexploré et dont les infortunés citoyens – 4,5 millions d’âmes, dont 2 millions de réfugiés ou déplacés – n’ont jamais vu la couleur.

Ecoutez Vincent Hugeux raconter son reportage sous haute tension à  Bangui, à  la recherche des forces russes en République centrafricaine (sur SoundCloud).

A propos de couleurs, ce constat : seul l’ordonnancement de celles du drapeau du tuteur a changé. Après le bleu-blanc-rouge de gauche à  droite, place au blanc-bleu-rouge de haut en bas. Laboratoire ? Tête de pont ? Si l’entrisme russe relève aussi de l’effet d’aubaine, il trahit la permanence d’une ambition d’envergure continentale, un temps anéantie par le naufrage de l’URSS. Bangui apparaît ainsi comme la pointe émergée d’un iceberg géopolitique de belle taille. De la Guinée-Conakry à  l’Ethiopie, du Burkina Faso au Zimbabwe et à  l’Angola, Russia is back.

La carte et le territoire

Mieux vaut ne pas se fier à  la modestie des données officielles. Par la grâce de la dérogation consentie par l’ONU à  l’embargo sur les ventes d’armes à  la RCA, Moscou a livré au début de cette année un robuste arsenal – du pistolet Makarov au canon anti-aérien, de la kalachnikov au lance-roquettes – et dépêché sur place 175 instructeurs : cinq officiers et 170 civils. « Nous attendons le feu vert pour faire venir un renfort d’une soixantaine de formateurs », précise Victor Tokmakov, premier conseiller de l’ambassade de la Fédération de Russie en Centrafrique. Chiffre minimaliste : l’effectif réel flirtait à  la mi-novembre avec les 400. « La logique voudrait qu’il dépasse à  moyen terme le millier », avance un diplomate ouest-européen.

La logique ? Celle que suggère la cartographie de la présence russe sur un territoire plus vaste que la France, dont les quatre-cinquièmes échappent à  l’autorité aléatoire du chef de l’Etat, Faustin-Archange Touadéra, alias « FAT », élu en 2016 à  la faveur d’une accalmie précaire. Là  encore, Moscou tend à  minimiser son implantation. Hormis Berengo et Bangui, les services de renseignement occidentaux recensent une douzaine de lieux où des détachements restreints – une vingtaine d’hommes en moyenne – ont posé leur barda. Postes avancés que ravitaillent des escouades de camions bâchés, venus d’ordinaire du Soudan, escortés par les porte-flingues de l’une ou l’autre faction issue de la coalition musulmane Seleka, rébellion au pouvoir de mars 2013 à  janvier 2014.

La symphonie de Wagner

« Et cette carte-là  épouse fidèlement celle des concessions minières les plus prometteuses », glisse-t-on au Quai d’Orsay. Pas faux. Reste que Paris a, par excès de candeur, accéléré l’irruption du rival. C’est sur les conseils de l’Elysée que Touadéra s’en alla plaider à  Moscou en faveur de la levée du veto du Kremlin à  la fourniture par la France d’une cargaison d’armes saisie en mars 2016 au large de la Somalie. Flairant le bingo, ses hôtes s’empressent alors de lui ouvrir leur armurerie, raflant ainsi la mise. Le plantigrade dans la bergerie…

Le « civil » russe a une allure plutôt martiale. « En mai, note un cadre de la Minusca – la Mission des Nations unies en RCA -, on a vu débouler à  Bria (centre) 30 à  40 costauds équipés de pied en cap comme des guerriers, venus monter une clinique de campagne. » Normal : la plupart des pseudo-coopérants oeuvrent pour le compte de deux boîtes de sécurité privées : Wagner, milice précédée d’une sulfureuse réputation, et Sewa Security Services, société de droit centrafricain fondée en novembre 2017. Les mercenaires de la nébuleuse Wagner ont sévi dans le Donbass ukrainien, au côté des séparatistes russophones inféodés au Kremlin, puis en Syrie, en appui des efforts de la reconquête, par les troupes loyales à  Bachar el-Assad, de sites pétroliers et gaziers.

Dans la capitale, ces « corsaires dotés d’un permis de chasse » – ainsi dépeints par un africaniste du Quai – résident au camp de Roux, siège de l’état-major des Faca, ou squattent plusieurs étages de l’hôtel Oubangui. On les y aperçoit autour de la piscine ou, le soir venu, affalés dans des canapés, entre vodka et beautés locales. Tous ne cèdent pas aux délices de Capoue. L’activisme russe a permis le redéploiement de l’armée nationale dans des régions désertées de longue date. « Ce que mes compatriotes portent à  leur crédit, admet le cardinal Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui. Eux accompagnent nos soldats sur le terrain et restent à  leurs côtés. On ne va pas faire la fine bouche, même si, faute de transparence, il y a lieu de s’interroger sur la vraie nature de leur mission. »

Un « traiteur » intraitable

Certes, Vladimir Poutine et les siens n’ont pas le monopole de la privatisation des conflits, procédé dont usent et abusent les États-Unis en Irak comme en Afghanistan. Certes, dépourvu d’appareil militaire fiable et performant, le pouvoir centrafricain ou ce qui en tient lieu a toujours sous-traité le maintien d’un semblant d’ordre auprès de mentors étrangers. Tour à  tour, la France, la Libye, l’Afrique du Sud et le Tchad ont ainsi maintenu à  flots, quitte à  se payer sur la bête, des exécutifs anémiques.

Il n’empêche : l’identité du cerveau qui, dans l’ombre, inspire l’offensive en RCA et au-delà  a de quoi intriguer. D’autant qu’Evgueni Prigozhin traîne un lourd passé. Surnommé « le traiteur de Poutine » pour son aptitude à  garnir les tables du Kremlin de mets de choix, ce restaurateur de Saint-Pétersbourg – fief du tsar Vladimir – a su diversifier ses activités. Au point de figurer depuis décembre 2016 parmi les individus et entités placés sous sanctions par Washington du fait de leur implication dans l’épreuve de force engagée entre Moscou et Kiev. De même, il apparaît sur la liste noire de ceux que le procureur spécial Robert Mueller accuse d’avoir faussé l’élection américaine millésime 2016 à  coups de trolls et de messages factices.

Sous sa férule, Moscou tisse sa toile. Depuis la mi-mars, une équipe de cerbères russes assure la garde rapprochée de « FAT », confiée jusqu’alors à  des soldats d’élite rwandais. Au palais de la Renaissance de Bangui, un certain Valerii Zakharov exerce désormais la fonction de « conseiller à  la présidence de la République en matière de sécurité nationale », statut confisqué de 1981 à  1993 par un officier de la DGSE, Jean-Claude Mantion, alias « le proconsul ». « Le pedigree de Zakharov reste incertain, admet un initié. Il a les manières abruptes du flic de l’ère soviétique. Mais ses talents de stratège et son sens des jeux d’influence renvoient au profil de vétéran du FSB [le service de sécurité intérieure, héritier du KGB] ».

« Les Russes ont eu ma peau »

Une certitude : le camarade Valerii quadrille méthodiquement l’échiquier centrafricain, flattant tel ministre, admonestant tel autre, conviant des cohortes de députés au Ledger, le palace banguissois, le temps d’une « table ronde ». Tout indique que lui et ses assistants, prénommés Stanislas et Vassili, ont orchestré dans la coulisse la destitution, votée le 26 octobre, du président de l’Assemblée nationale, Karim Meckassoua, réputé proche du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian. « Les Russes ont eu ma peau », tranche l’intéressé. Son crime ? Avoir exigé le respect de l’article 60 de la Constitution, lequel stipule que tout contrat relatif aux ressources naturelles doit être soumis à  l’aval du Parlement.

Parfois, pas toujours. Le 3 novembre dernier, Jean-Serge participe in situ, au côté de quatre de ses frères et soeurs, à  la commémoration du 22e anniversaire du décès de celui qui servit l’armée française en Indochine puis en Algérie. « Et là , surprise, soupire-t-il. Les deux acolytes de Zakharov prononcent un discours d’hommage convenu, puis déposent une gerbe avant même que nous ayons placé la nôtre. Plus tard, lorsque je regagne mon chalet, à  quelques kilomètres de là , ils m’y attendent. En clair, ils m’accueillent chez moi… »

Micro-espion et propagande

Autant dire que le forcing peut manquer de finesse. En son exil béninois, Michel Djotodia, figure de proue de la Seleka et, à  ce titre, chef de l’État dix mois durant, a reçu en mars dernier deux émissaires au teint pâle qui, invoquant leur qualité de « politologues », l’ont bombardé de questions pendant cinq heures. L’Ex n’est pas dupe : un universitaire place-t-il sur la table basse, en début d’entretien, une paire de lunettes dont la monture dissimule à  l’évidence un micro ? La propagande diffusée via les médias du cru, d’une affligeante médiocrité pour la plupart, fleure bon le soviétisme ; même si le noyautage de la Toile et des réseaux sociaux la pare d’un vernis de modernité.

Un article à  la gloire des « frères » russes ou un éditorial francophobe peut valoir a minima à  son auteur 20 000 francs CFA, soit environ 30 euros. Gratification octroyée par l’entremise d’un conseiller centrafricain de la présidence. « On m’a offert la direction de la nouvelle radio Lengo Songo, confie un journaliste aguerri. Avec à  la clé un salaire enviable et une voiture. » Précision utile : ladite station serait financée par la Lobaye Invest, compagnie minière que dirige un fidèle de Prigozhin, et qui sponsorise l’élection de Miss Centrafrique 2018, programmée le 22 décembre. Cet automne, les heureux lauréats d’un concours de dessins et de poésie, lancé conjointement par l’ambassade russe et le ministère de l’Education, ont eu droit à  un séjour de quatre semaines dans un ancien camp de vacances pour pionniers communistes méritants. Où ça ? En Crimée, péninsule ukrainienne annexée par Moscou voilà  quatre ans.

L’embardée de Khartoum

Dans la bataille du soft power, rien ne doit être négligé. Et surtout pas le front humanitaire. Du lundi au samedi, Alexi, l’unique médecin de « l’hôpital russe » de Bria, installé dans l’enceinte de la résidence du sous-préfet, reçoit en matinée une quinzaine de patients. Las !, impossible de rencontrer le praticien comme de visiter les conteneurs et les tentes de toile blanche qu’une clôture grillagée coiffée d’un rouleau de barbelés protège des intrus. « Il vous faut une autorisation », assène à  l’entrée Dmitri, dont la dégaine – tee-shirt moulant et pantalon de treillis – emprunte davantage à  la panoplie de la barbouze qu’à  celle de l’aide-soignant. « Soit. Auprès de qui puis-je l’obtenir ? » Silence gêné. La scène n’étonne guère le maire de la ville, logé tout à  côté. « Ils vivent à  l’écart, en vase clos, confie Maurice Balekouzou. Sauf les jours fériés. On les voit alors sortir un trampoline pour les enfants, voire organiser des tournois de foot sur le stade voisin. »

Tâches moins ingrates que la conduite d’une médiation maison, vouée à  l’origine à  « doubler » le très laborieux processus de paix engagé par l’Union africaine (UA) en juillet 2017. Avec le concours du Soudan, allié indéfectible, Moscou a convoqué fin aoà»t à  Khartoum trois des 14 factions issues de l’ex-Seleka, ainsi qu’un caïd de la mouvance anti-balaka, mosaïque de groupes d’autodéfense prétendument chrétiens. Sans mégoter sur les moyens : de source concordante, chacun a reçu l’équivalent de 61 000 euros pour signer une « déclaration d’entente » des plus évasives. Sur sa lancée, le tandem russo-soudanais souhaitait élargir ce forum à  d’autres acteurs dès le 15 novembre. Raté. L’acte II a été différé sine die. « Notre démarche s’est inscrite d’emblée dans le strict cadre de l’initiative de l’UA », martèle Victor Tokmakov.

« Notre mère La France »

Vraiment ? Gageons que le déluge de griefs essuyé à  l’ONU comme en Afrique aura douché les ardeurs dissidentes. Et que les stratèges russes ont mesuré sur le tard les traquenards du bourbier centrafricain, pollué par les effets toxiques de la duplicité et de la cupidité. « Ils découvrent après d’autres la dimension pathologique des moeurs politiques de ce pays, note Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri). Il est facile d’y entrer, beaucoup moins d’en sortir la tête haute, le drapeau au vent et les poches pleines. »

Un exemple ? Si le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) a participé au happening de Khartoum et escorte ici ou là  les convois Wagner, son chef à  Bria, le « général » Ali Ousta, n’a que mépris pour les « Russiens ». « Ils n’ont d’autre but que de piller nos richesses, peste-t-il, sanglé dans un treillis sans faux plis. Cette terre n’est pas pour eux. Elle est pour notre mère la France, qui nous a colonisés. On attend le retour de son armée. »

Confession un rien déroutante, au regard de l’intense amertume antifrançaise qu’attisent les russophiles, rançon du désengagement brutal de la force Sangaris… « Un abandon, une trahison, tranche un jeune ingénieur au chômage. Pour retrouver sa place dans notre coeur, Paris doit réparer. » La visite éclair du mécano Le Drian, les 1er et 2 novembre, suffira-t-elle ? A l’évidence, non. Pas plus que les 24 millions d’euros et les 1 400 fusils d’assaut promis alors.

« Message pathétique, peste Marchal. En vérité, Paris n’a plus de stratégie, alors que les tambours de la guerre résonnent de nouveau. » De fait, la Centrafrique a sombré cet automne dans un énième cycle de barbarie. Obsédé par l’échéance présidentielle de 2020, « FAT » mise sur le protecteur russe sans rompre les ponts avec le parrain français. Lui garde deux fers au feu. Et sa patrie n’en finit plus de brà»ler.

Source : ABangui

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