La Centrafrique au cœur de la lutte d’influence entre Paris, Washington et Moscou

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à€ quelques jours de la fin du mandat de la mission onusienne en Centrafrique (MINUSCA) et alors que le pays enregistre de nouvelles violences, une lutte d’influence est en cours entre la France, les USA et la Russie dans ce pays déchiré par de multiples conflits. Le Dr Richard Makon, politologue camerounais, analyse la situation pour Sputnik.

Depuis 2013, la Centrafrique vit sous la coupe de groupes armés et de milices qui commettent d’innombrables violences et exactions. La MINUSCA est créée le 10 avril 2014 par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle est chargée de protéger les civils et les droits de l’Homme, ainsi que de soutenir la transition politique dans ce pays d’Afrique centrale. La MINUSCA est composée de plus de 14.500 Casques bleus, parmi lesquels plus de 2.000 agents de police. Le Conseil de sécurité de l’Onu a été contraint de renouveler uniquement pour un mois le mandat de sa mission en République centrafricaine jeudi 15 novembre dernier.

Une mission utile, certes, mais au cœur de divergences entre Washington, Paris et Moscou. Le Docteur Richard Makon, analyste politique camerounais, spécialiste du droit international des investissements, consultant en gouvernance, démocratie et leadership, chercheur en sciences sociales, jette un regard mitigé pour Sputnik sur la crise centrafricaine et les enjeux de la guerre d’influence entre les grandes puissances.

Quel regard portez-vous sur la crise centrafricaine, cinq ans après le début de ce conflit?

«Si le cœur du problème centrafricain à  ce jour reste l’urgence de la restauration de la paix et de la sécurité sur toute l’étendue du territoire, il ne demeure pas moins vrai que cette entreprise, pour être efficace, efficiente et durable, doit s’inscrire dans une vision holistique de cette crise, intégrant l’amélioration des conditions de vie de populations, l’amélioration du climat économique et des affaires, la restauration des institutions politiques, économiques, sociales, culturelles et sportives entre autres.

Mais en termes d’évaluation stricto sensu, si l’on peut se féliciter, après la tenue des élections législatives et de l’élection présidentielle ayant conduit Monsieur Faustin-Archange Touadéra au pouvoir, d’un retour à  un fonctionnement à  peu près normal des institutions politiques (Présidence de la République, Parlement, Gouvernement, etc.), de l’administration et de l’appareil judiciaire, il reste que le climat politique général n’est toujours pas apaisé.
Les consensus fragiles qui ont permis l’organisation de ces scrutins et le retour à  l’ordre constitutionnel semblent de plus en plus précaires, du fait des égoïsmes des acteurs politiques locaux qui instrumentalisent les appartenances ethniques et religieuses à  des fins personnelles, et à  cause des jeux d’intérêts des puissances étrangères qui limitent la cohérence des options politiques et diplomatiques de la communauté internationale au sujet de ladite crise.

Mais en outre, et c’est ce qui constitue l’un des points les plus préoccupants de cette crise, d’une part, la restauration de la paix civile n’a toujours pas atteint un niveau permettant le retour dans leurs communautés et résidences des réfugiés centrafricains, d’autre part, les mesures économiques et sociales participant de l’amélioration des conditions de vie des populations peinent à  suivre et à  être implémentées.
Sur ces différents aspects, le bilan reste catastrophique, les populations centrafricaines à  l’intérieur du pays vivent toujours dans une misère innommable, dans un contexte de difficulté d’accès à  l’eau potable, à  l’électricité, aux soins les plus primaires, aux services sociaux de base et à  une alimentation élémentaire. Dans les camps des réfugiés du HCR, la situation est moins enviable, malgré les efforts de solidarité des pays directement ou indirectement affectés par la crise et des organisations de la société civile mondiale».

Qu’est-ce qui explique la recrudescence des violences dans le pays malgré la présence de la mission de l’Onu depuis 2014?

«La montée des violences est due à  diverses causes, qui sont tant locales qu’étrangères. Parmi les causes locales, propres au contexte centrafricain, l’égoïsme des acteurs politiques nationaux, qui s’enrichissent pour bon nombre des retombées de l’économie de la guerre, me semble la plus importante.

En effet, la restauration de la paix et de la sécurité intérieure va avoir pour conséquence directe le retour sous le contrôle du pouvoir légitime de tout le territoire national et donc des localités où sont exploités les gisements de mines d’or et de diamant qui alimentent, en termes de ressources financières, l’essentiel du budget de fonctionnement des groupes armés, à  côté bien entendu de la contrebande, de la grande criminalité, des pillages et des prises d’otages.
En d’autres termes, seules les populations civiles, victimes ultimes de cette crise, ont intérêt au retour de la paix et de la sécurité, et accessoirement le pouvoir centrafricain jugé sur sa politique sur cette question et qui s’était engagé à  faire du retour de la paix et de la sécurité sa priorité.

Parmi les causes étrangères, on peut citer prioritairement les dissonances entre les puissances étrangères, en l’occurrence la France, les États-Unis et la Russie, sur la question centrafricaine et la poursuite solitaire de leurs intérêts individuels».

à€ l’issue d’un autre mandat de la MINUSCA, quel bilan faites-vous des missions qui lui ont été assignées?

«Le bilan de la mission des Nations unies chargée du maintien de la paix en Centrafrique est très mitigé. Chargée, sur le plan stratégique et sécuritaire, de restaurer la paix, de protéger les populations civiles et les droits de l’Homme, de garantir la libre circulation des personnes, des biens et des facteurs de production, sur le plan politique de soutenir la transition politique et de favoriser le retour à  l’ordre constitutionnel et à  l’État de droit, la MINUSCA, sur tous ces aspects, a enregistré des résultats relativement faibles.

Composée de plus de 14.500 Casques bleus, dont plus de 2.000 agents de police, sa mission de maintien de la paix connaît à  ce jour un échec cuisant. à€ cette date, l’insécurité est permanente au-delà  de courtes périodes d’accalmie, les armes sont toujours en libre circulation et le pays est plus que jamais profondément divisé. Et ce n’est pas la prorogation de l’opération dans les conditions actuelles qui y changera grand-chose, encore que les membres du Conseil de sécurité peinent à  se mettre d’accord sur les modalités de cette décision. Spécifiquement sur la question de la sécurité, la MINUSCA a tellement failli qu’elle a été dans l’incapacité à  assurer la sécurité de ses propres hommes; en attestent les plus de 75 décès de ses hommes déplorés à  ce jour».

Que va-t-il advenir de la MINUSCA, la mission des Nations unies chargée du maintien de la paix en Centrafrique?

«Si aucun des membres permanents du Conseil de sécurité ne remet en cause la nécessité et l’utilité de la MINUSCA pour garantir la stabilité de la République centrafricaine et plus largement contribuer à  la paix et la sécurité de l’Afrique centrale, les négociations coincent en raison de divergences entre les pays clés du jeu: la France, les États-Unis et la Russie. Le Conseil de Sécurité envisage prolonger le mandat de la MINUSCA en raison justement du caractère nécessaire de sa mission et de son rôle. La MINUSCA reste en effet nécessaire dans le contexte centrafricain pour éviter une flambée de violence comme le pays l’a connu à  la suite de la chute de François Bozizé en mars 2013.

Aussi nous semble-t-il évident que le Conseil de sécurité finira par renouveler, sous une forme ou sous une autre, le mandat de la MINUSCA en République centrafricaine. Les négociations y relatives, davantage entre la France, les États-Unis et la Russie, achoppent encore sur le financement de la mission, l’augmentation des effectifs et surtout sur le redéploiement des Forces armées centrafricaines (FACA) formées, d’une part par les Européens et d’autre part par la Russie. Les Russes, qui s’opposent à  la forme initiale de cette résolution, réclament que la MINUSCA encadre aussi le redéploiement du millier de soldats centrafricains formés par ses instructeurs et que le Conseil de sécurité tienne compte des efforts entrepris par Moscou dans la perspective d’une médiation entre les différents groupes armés pour parvenir à  la paix.

Le texte présenté par la France, qui rassure de la non-augmentation du budget de la mission et qui prévoit l’encadrement par la MINUSCA du redéploiement des Forces armées centrafricaines (FACA) formées par les Européens, ne convainc cependant pas les Américains, qui arguent que leur adhésion au projet de la France d’adjoindre cette tâche de plus à  la MINUSCA est conditionnée au préalable par l’approbation de leur Congrès».

Comment comprendre la guerre d’influence menée actuellement entre Paris, Washington et Moscou dans ce pays?

«La République centrafricaine est simplement victime du fait qu’à  l’heure actuelle, l’Afrique centrale, d’un point de vue géopolitique et géostratégique, est au cœur des convoitises des toutes les grandes puissances du monde. Outre son positionnement géographique, l’importance sans précédent de ses gisements de matières premières, l’impact de la sous-région est durable en ce moment sur les plus grandes questions politiques, économiques, sociales et culturelles du monde contemporain: le commerce maritime interrégional, dont elle contrôle d’importantes voies navigables; le climat mondial, dont elle est l’un des principaux poumons stabilisateurs; l’immigration irrégulière, dont elle est l’une des principales plaques tournantes et rive de départ pour les immigrés; le terrorisme qu’elle subit et qu’elle alimente en termes de réseaux de recrutement, des bastions des groupes djihadistes et des combattants; le commerce illégal des espèces protégées, qui s’organise en son sein, de même que la contrebande des produits de contrefaçon de toutes sortes, la criminalité transfrontalière, la piraterie maritime, entre autres.
Toutes ces questions rendent la crise centrafricaine hautement stratégique pour les puissances étrangères, du fait de son fort potentiel déstructurant et déstabilisateur sur la sous-région et du fait de ses répercussions extrêmement préjudiciables sur les intérêts des puissances étrangères en jeu.

Seulement, chacune des trois puissances joue sa propre partition dans cette crise, dont la résolution devient une équation à  somme complexe. Nous avons d’abord l’ancienne puissance coloniale, la France, qui entend garder sa position de maîtresse du jeu et par la même garder le contrôle sur les ressources du pays et les trajectoires de son élite politique. Ensuite les États-Unis, davantage inscrits dans une logique géostratégique à  visée économique et sécuritaire et qui fait du golfe de Guinée en général un point central de sa nouvelle stratégie d’expansion. Enfin la Russie qui, certaine de sa puissance croissante et auréolée par ses victoires militaires et diplomatiques en Crimée et en Syrie, et convaincue de l’affaiblissement progressif des États-Unis et de leurs alliés européens, entend dorénavant imposer son leadership sur toutes les questions stratégiques du monde et prendre plain-pied en Afrique en général et en Afrique centrale en particulier, où se joue l’avenir de certaines questions d’importance du monde actuel. La preuve, en concurrence directe des plans français et de la vision américaine, la Russie porte sa propre initiative de paix en Centrafrique et dans la sous-région, et pour laquelle elle entend relancer les discussions durant cette période de flottement sur le sort prochain de la MINUSCA.

Cette initiative russe gêne la France et les États-Unis, qui voient dans cette volonté d’instaurer des pourparlers entre factions armées une manière de venir saper l’autorité de l’Union africaine, traditionnellement sous influence française. En effet, la France souhaite que l’Organisation des Nations unies et la communauté internationale reprennent la main dans la crise centrafricaine, en même temps qu’elle insiste sur la primauté de l’initiative africaine sur les initiatives des puissances en jeu».

Comment comprendre l’intérêt de la Russie pour ce pays? Peut-elle faire mieux que les autres puissances étrangères?

«Les États n’ont pas d’amis ni d’ennemis, ils n’ont que des intérêts qui changent dans le temps et l’espace, au gré des enjeux et des conjonctures. Aussi, la Russie, bien que paraissant plus pragmatique, ferait-elle sous des habits différents une politique à  peine différente à  celles des autres puissances en cause. Pour elle comme pour les autres, il est simplement question de défendre les intérêts de leur État et de s’aménager une meilleure profondeur stratégique et une plus grande projection politique et diplomatique.

Mais de toute évidence, dans un contexte de faiblesse affligeante de l’Union Africaine (UA), qui peine à  prendre ses responsabilités et à  assumer pleinement le rôle qui est le sien, la République centrafricaine gagne à  avoir une multiplicité de partenaires, même si ceux-ci se neutralisent sur le terrain du fait de leurs intérêts divergents. Il revient au pouvoir politique en place et à  l’élite politique centrafricaine de grandir un peu et de dépasser ses divisions artificielles et instrumentalisées au demeurant, pour penser l’avenir commun du peuple centrafricain, en tirant le meilleur de cette triple coopération entre la Centrafrique et la France, la Centrafrique et les États-Unis d’Amérique, la Centrafrique et la Russie. L’avenir de la Centrafrique, au-delà  de l’apport de la communauté internationale, dépend de ce qu’en feront les fils et filles de ce pays d’Afrique centrale».

Quelles sont les conséquences de cette crise centrafricaine à  ce jour sur la sous-région Afrique centrale?

«La sous-région Afrique centrale subit de plein fouet, depuis des décennies, les répercussions des crises à  répétition de la République centrafricaine. La crise actuelle, de toute évidence, est celle qui impacte le plus les pays de la sous-région, qui abrite des milliers de réfugiés centrafricains.

Avec cet exode massif se sont aussi accrus dans les pays de la sous-région, en l’occurrence à  l’Est et au Nord du Cameroun, de même qu’au Tchad, de graves problèmes d’insécurité, entraînant l’aggravation de la criminalité, la circulation des armes légères et portatives, la prostitution, l’insalubrité, l’explosion des maladies et des infections sexuellement transmissibles, la contrebande, la contrefaçon et la commerce de la drogue. Seul le retour de la paix et de la sécurité en Centrafrique peut permettre, durablement, la résolution de ces différents maux».

Source : ABangui

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