Afrique subsaharienne : «drones humanitaires», effet de mode ou révolution ?

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Imagerie, connectivité, transport, les drones -souvent associés à l’armée et au combat- sont aussi capables du meilleur. Au Malawi, au Rwanda ou en encore Tanzanie, ces petits aéronefs prisés des organisations non gouvernementales participent au développement de territoires enclavés et à la révolution du secteur médical, mais restent peu maniés par les populations locales.

D’ici quelques années, des drones pourraient circuler parmi nous pour larguer des moustiques stérilisés. En 2015, le paludisme causait 438 000 décès et l’incidence mondiale de la dengue se multipliait par 30 ces trente dernières années, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Freiner la transmission de ces maladies, c’est l’un des paris de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et de l’ONG suisso-américaine WeRobotics. Pour faire diminuer la population de moustiques et les millions de morts qu’elle cause chaque année, des projets pilotes tablent sur la libération uniforme d’un grand nombre d’insectes stérilisés sur une zone donnée. Les moustiques aedes, responsables de la propagation des maladies, ne se dispersent que sur une centaine de mètres au cours de leur vie. Mais la mise en place d’une telle technologie sur de vastes zones reste encore un défi, à l’image d’un panel d’initiatives déployées sur le Continent.

Le rôle précurseur de la Tanzanie

Le pays d’Afrique de l’Est a été à l’avant garde de nombreux travaux et applications de drones . Les «Flying Labs Werobotics», sorte de laboratoires de connaissances robotiques locaux, développent avec diverses entités des projets dans les pays à faible revenu. Leka Tingitana, directeur du Tanzania Flying Labs, anticipe : «Les solutions robotiques constitueront un autre saut technologique pour l’Afrique, similaire au téléphone mobile. Je vois un futur proche où les drones seront aussi omniprésents que ces derniers, avec des Flying Labs catalyseurs et cultivateurs d’une nouvelle industrie».

Dans le pays, l’organisation travaille en lien étroit avec le cabinet du Premier ministre sur la prévention et la gestion de désastre. «Il y a ici beaucoup de potentiel pour les drones. Il faudrait compter trois jours pour que des médicaments atteignent l’île de Nancyo, très difficile d’accès, alors qu’un voyage de 40 minutes peut être opéré par un drone».

Ces laboratoires de vol accélèrent l’impact positif des projets locaux d’aide, de santé, de développement et d’environnement. Un procédé qui se focalise sur la durabilité des solutions techniques en incluant la formation de partenaires locaux à la technologie robotique et aux solutions sociales.

Mais cette démarche reste très minoritaire dans les projets liés à l’utilisation de drones en Afrique : «Nos clients ont tendance à se mélanger, mais ils viennent la plupart du temps d’ONG ou d’institutions gouvernementales. Et dans la majorité des projets, l’activité principale que l’on retrouve est le mapping. La cartographie est notre cœur de métier», ajoute le directeur du Flying Lab. En partenariat avec l’Institut de recherche alimentaire, son équipe s’est concentrée sur l’utilisation des drones dans l’agriculture pour estimer les pertes avant la récolte.

«En mesurant la taille des fermes et ce qui y a été semé, vous pouvez voir la santé de celles-ci, explique Leka Tingitana. Cela peut avoir un impact majeur pour l’agriculteur. Nous commençons à produire des cartes qu’on affiche dans les bureaux des villages. Ils sont capables d’en visualiser la taille et d’adapter, de comparer leurs productions, d’en comprendre les tenants et les aboutissants».

Une initiative de cartographie a aussi été lancée en 2016 à Zanzibar : les opérateurs de drones tanzaniens peuvent désormais proposer des formations utiles aux ONG africaines et au monde entier. Mais malgré la prise en compte d’acteurs locaux, la technologie du drone n’est que peu déployée dans les petites ou moyennes entreprises africaines et chez les particuliers.

Gouvernement et ONG main dans la main

L’utilisation de drones sur le Continent est davantage liée au développement de programmes entre les acteurs du monde humanitaire et des gouvernements. En avril dernier, le ministère ghanéen de la Santé signait avec la société Zipline un mémorandum d’entente pour le déploiement de drones dans la chaîne d’approvisionnement d’hôpitaux et d’établissements sanitaires reculés. Selon les autorités du pays, le système serait le premier de la sorte déployé en Afrique de l’Ouest. Cette réalisation est le fruit d’une coopération avec un organisme public  : l’Autorité de l’aviation civile du Ghana (GCAA) qui s’engage, de facto, à créer des couloirs aériens pour éviter les interférences entre les trajectoires des drones et celles des avions. Et le Ghana n’est pas le seul pays à recourir à l’utilisation de cette technologie. En 2017, en partenariat avec l’UNICEF, le Malawi inaugurait le premier couloir aérien destiné aux drones en Afrique pour favoriser les missions humanitaires dans la région.

Expert consultant senior en stratégies et innovations technologiques (CSSIT) au Bénin, Aziz Da Silva insiste sur les limites de ce procédé :

«Même si les gouvernements africains sont enclins à se tourner vers les nouvelles technologies, je suis sceptique et très réservé par rapport à l’impact réel. Il y a une volonté d’intégrer les nouvelles technologies, mais il n’existe pas de réelle cartographie de l’impact sur les populations. Sur le Continent, les projets qui réussissent sont surtout portés par le gouvernement. Ils restent très embryonnaires pour les petites entreprises. Même si vous voyez ces drones, ce ne sont pas des projets autochtones».

D’autre part, le flou persiste sur la législation des drones sur le Continent et le développement de projets locaux. «Il y a un vide réglementaire. On peut faire ce qu’on veut, le marché est très ouvert. La vraie difficulté, c’est la nécessité d’avoir un modèle économique qui fonctionne. C’est le principal problème des startups africaines. Il faut être rentable et compétitif», explique Aziz Da Silva. Pour lui, «une réglementation au niveau de l’Union africaine serait la meilleure approche, mais celle-ci n’a pas assez de poids pour impacter. Il faudrait réfléchir à une synergie régionale pour réglementer, par exemple, l’utilisation d’images de propriété privée».

À la rescousse du monde humanitaire

Au Malawi, où le lac éponyme représente 20% du territoire, les routes sont souvent inondées pendant la saison des pluies. Dans de telles circonstances, l’acheminement de matériel médical par drone peut être une question de vie ou de mort. Michel Scheibenreif, directeur du programme UNICEF pour le corridor de drones au Malawi, évoque les intérêts de cette nouvelle technologie :

«Un drone peut capter la 3G et la relayer sur un territoire. De cette manière, les docteurs peuvent joindre des lieux privés de connectivité. L’imagerie est aussi très utile pour conseiller les agriculteurs sur les plantes, les engrais, afin d’augmenter leur productivité. Pour prévenir les catastrophes, les drones photographient des zones que nous modelons en 3D et qui nous permettent de comprendre par où les inondations arriveront et qui devrons-nous évacuer en premier».

L’organisation travaille également sur un projet contre le choléra. «Les drones cartographient des secteurs dont nous téléchargeons les cartes géantes. Nous pointons ensuite les maisons qui n’ont pas de sanitaires, les sources d’eau… Pour savoir où le choléra peut frapper», ajoute Michel Sheibenreif.

Dans les territoires les plus enclavés du Rwanda, les aéronefs livrent des poches de sang«Ils ont eu l’idée d’utiliser les drones pour réduire le temps de livraison. Pour le moment, il s’agit de transporter des poches de sang, mais nous pourrons bientôt transporter des médicaments ou des moustiquaires imprégnés. La facilité de déploiement des drones les rende très intéressants, ils peuvent avoir un impact direct sur l’efficacité du personnel médical ou humanitaire», explique Aziz Da Silva.

Tant est que les organisations humanitaires n’hésitent plus à lancer leurs propres fonds d’innovation spécifiques aux usages des drones. L’UNICEF propose aux sociétés en lien avec la technologie des drones des financements pour développer leurs solutions. Certains fonds étatiques contribuent aussi au lancement de missions humanitaires. C’est le cas de la Belgique qui s’est associée au Programme alimentaire mondial (PAM). Avec une contribution à hauteur de 500 000 euros de la part de la Coopération belge au développement, le PAM peut initier son projet pilote développant l’utilisation coordonnée de drones dans le cadre de missions humanitaires.

 

Source : La Tribune Afrique

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