Fodé Sylla : «La résilience économique est à ramener aux réelles préoccupations africaines»

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Fodé Sylla est un Franco-Sénégalais député européen, ancien président de SOS Racisme et ambassadeur itinérant pour le Sénégal.

Alors que la ville de Fès au Maroc abrite la 25 édition du Festival des Musiques Sacrées du Monde jusqu’au 22 juin, les experts du forum organisé en marge de la rencontre ont débattu des défis qui se posent à la cité. Lesquels ont trait à la création d’emplois, à l’immigration, à la valorisation du matrimoine matériel et immatériel sans oublier les questions environnementales et de résilience économique. Des problèmes inhérents à la plupart des villes africaines. Le Franco-Sénégalais Fodé Sylla, député européen, ancien président de SOS Racisme et ambassadeur itinérant pour le Sénégal, nous livre son avis sur ces questions.

La Tribune Afrique : Au cours de ces dernières années, le Maroc a organisé plusieurs rencontres d’envergure portant notamment sur les problématiques cruciales pour l’Afrique, à savoir le changement climatique et l’immigration. Qu’est-ce que cela change pour le Continent ?

Fodé Sylla : Je pense qu’il s’est passé deux choses importantes. Il y a eu d’abord l’histoire de la COP22 de Marrakech en 2016 où l’Afrique par le biais du Maroc a montré qu’elle est bien capable de prendre ses responsabilités dans la résolution des questions liées à l’environnement. Nous voyons à quel point le Continent subit l’érosion côtière et l’avancée du désert. Dans le nord on parle de la dégradation du climat et nous la subissons dans le sud. Le fait de tenir la COP22 à Marrakech prouve que le Maroc et l’Afrique de manière générale est capable de parler d’une seule voix pour protéger ses ressources essentielles telles que le lac Tchad et le bassin du Congo, considérées comme le deuxième poumon de la planète et faire en sorte de régler les principales questions liées à la dégradation du climat.

Ensuite, en décembre 2018, nous nous sommes retrouvés à Marrakech pour le pacte mondial de l’immigration. 166 pays se sont réunis pour travailler et réfléchir sur la mise en place d’un pacte portant sur la question de la mobilité. Il n’est pas normal que moi en tant que Sénégalais et Français, je puisse me déplacer partout dans le monde avec mon passeport français, alors que cela m’est impossible avec un passeport Sénégalais. Il fallait réaffirmer le principe de la mobilité et réfléchir sur les mécanismes permettant de stabiliser les jeunes sur place. Nous avons également rappelé que nous sommes les premiers à être affectés par la mort de nos jeunes sur les routes de l’immigration. L’idée, c’est de réaffirmer qu’il y a un patrimoine mondial, plus important que tout le reste qui est le patrimoine humain et le Maroc nous a permis à Marrakech de le faire ?

Pensez-vous qu’il y a un avant et un après pacte de Marrakech sur l’immigration ?

Il y a bien un avant et après dans la mesure où nous avons pu dire au monde que les principales sources de migrations sont d’abord les flux Sud-Sud. Aussi, qu’il est question d’une masse infirme d’immigrants qui alimente ce discours xénophobe et anti-immigration pour des besoins politiciens au lieu d’y répondre concrètement. La rencontre a été un pas important dans la résolution de ces questions de flux migratoires, telles que nous les avons abordés à Marrakech. Aujourd’hui, l’on sait qu’il ne s’agit pas d’un phénomène du Sud vers le Nord comme l’on aime le faire croire. Plus les pays africains se développeront économiquement, plus nous mettrons des efforts à stabiliser les jeunes, mieux nous feront face. Il est important d’agir pour être économiquement résilient et de ne pas se contenter de discours.

Qu’est-ce que la résilience économique pour les pays africains ?

L’économie résiliente est une économie qui ne se contente pas simplement des bonnes notes que nous distribuent les agences de notation internationales et surtout que ces agences sont payées pour donner de mauvaises notes. Si elles donnent de bonnes notes, elles n’auraient pas de raisons d’exister. Nous sommes obligés de mesurer la résilience par rapport à des avancés sur des domaines du développement social, économique et environnemental. Parmi les indices, nous devrions toujours essayer de voir qu’est-ce que cela apporte aux plus jeunes, aux femmes et aux personnes âgées qui constituent les couches les plus vulnérables de la société. Je veux que l’on continue de parler d’une économie et d’une croissance résiliente. Mais cette croissance doit être en mesure de déterminer par exemple le nombre de jeunes capables d’être absorbés sur le marché de l’emploi. Nous savons que l’une des difficultés les plus importantes aujourd’hui, c’est d’avoir un flux de jeunes dont l’unique pensée est de quitter le Continent africain et qui se retrouvent au milieu de trafics de tout genre. Ils finissent parfois morts en mer lors des traversées.

Quels sont les mécanismes que l’on a été capable de mettre en place à travers cette résilience économique pour qu’ils puissent se développer et trouver des débouchés à leur situation localement ?

Aujourd’hui, beaucoup de femmes africaines sont engagées au quotidien et elles continuent dans le milieu rural à nourrir des familles entières. Est-ce que l’on peut mesurer leur niveau d’accès à l’eau, à l’énergie, aux infrastructures.

Quels sont les instruments mis à leur disposition pour qu’elles continuent de s’occuper de leurs familles ?

Les femmes restent les piliers de la famille. Nous nous sommes aperçus dans une étude que lorsqu’il y a une catastrophe naturelle, les hommes s’en sortent mieux que les femmes. Parce que le réflexe d’une femme, même en cas de Tsunami, c’est de penser aux personnes vulnérables (enfants, personnes âgées…).

Aujourd’hui, même quand il s’agit des questions d’environnement, on voit bien qu’il y a une inégalité probante. Savoir mesurer ce qu’une économie résiliente apporte concrètement aux femmes par exemple est une étape importante. Aussi, si l’on prend le cas d’un pays comme le Sénégal où l’on vient de découvrir beaucoup de gaz et de pétrole, la question qu’il va falloir surveiller est celle relative à l’équité sociale et territoriale. C’est non seulement le fait d’avoir une véritable transparence dans l’attribution des marchés, mais aussi de ne pas faire de Dakar uniquement une ville merveilleuse, développée et que le reste du pays soit laissé en rade. Il est essentiel que le Sénégal évite de baser toute son économie sur l’exploitation pétrolière comme cela s’est fait ailleurs.

En matière de développement économique, l’Afrique ne devrait-elle pas plutôt penser en terme de modèles locaux, à la base et adaptés aux réalités africaines ?

Pour ces questions de résilience, il est nécessaire de les ramener à nos préoccupations. Celles-ci sont différentes de celles des occidentaux. Nous avons des populations qui vivent dans des zones où il y a des tensions ethniques et des tensions entre pays. Nos préoccupations en Afrique sont de continuer à avoir des sociétés apaisées, d’accéder à des services de bases comme l’eau et l’électricité. Nos problèmes sont aussi la place à accorder aux femmes et aux jeunes. Des critères qui nous sont propres en Afrique, avec lesquels nous pouvons mesurer notre résilience économique que nous ne pouvons pas toujours ramener à des standards internationaux. C’est bien de continuer de mesurer l’avancée de la démocratie, mais la véritable démocratie, c’est celle qui permet à chaque africain de pouvoir manger à sa faim et d’accéder à des services de base. On dit que l’Afrique est l’avenir du Monde.

Source : La Tribune Afrique

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