Entreprises publiques : le désengagement de l’Etat est-il (toujours) rentable ?

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Au quatre coins de l'Afrique, les projets de privatisation d'entreprises publiques se poursuivent. En 2018, le gouvernement éthiopien que dirige Abiy Ahmed décidait d'ouvrir le capital d'Ethiopian Airlines et d'Ethio Telecom aux investisseurs privés. Des opérations attendues avec impatience par les observateurs.

Souvent présentée comme un mécanisme de bradage des joyaux nationaux, la réduction de la participation des pays africains au niveau des sociétés d’Etat ou celles à participation financière publique est un facteur d’efficacité économique si elle est bien exécutée. Des vagues de privations se sont succédé depuis trois décennies sur le Continent pour stimuler les économies avec des résultats mitigés et controversés, notamment dans le domaine des services sociaux de base, à savoir l’eau et l’électricité.

L’année dernière, l’Egypte, pays des grands conglomérats économiques publics, décidait de redimensionner le portefeuille étatique dans 23 entreprises publiques. Plus au sud, le gouvernement éthiopien que dirige Abiy Ahmed décidait à son tour d’ouvrir le capital d’Ethiopian Airlines et d’Ethio Telecom aux investisseurs privés. Encore plus récemment, au mois de janvier dernier, c’est le gouvernement ivoirien qui adopte un avant-projet de réduction de la participation de l’Etat dans pas moins de 82 entreprises publiques.

Ceux sont-là des exemples qui reflètent le retour d’une tendance au libéralisme adoptée depuis des décennies par les Etats du Continent, mais dont les bénéfices restent encore limités. Dans ces trois cas comme dans tant d’autres, le désengagement de l’Etat concerne principalement des banques et des entreprises de télécoms, de transformation (textile, agroalimentaire) et de transport aérien. Le retrait de l’Etat de ces activités a suscité bien souvent la controverse, plus vive lorsqu’il allait s’agir de domaines dits stratégiques ou de souveraineté.

Cette décision de réduire la participation de l’Etat au profit des investisseurs privés, décidée également par les gouvernements du Nigéria, du Zimbabwe, de l’Algérie, ou encore de l’Afrique du Sud, réveille des souvenirs douloureux : après les années de monopole de 1960 et 1970, plusieurs pays africains allaient céder au libéralisme des années 1980. Celui-ci atteindra son paroxysme une décennie plus tard, lorsque les Etats du Continent entament, tour à tour, l’adoption des programmes d’ajustements structurels pilotés par le FMI et la Banque mondiale.

L’objectif était multiple : élaguer les entreprises qui pesaient, par leur déficit chronique, sur le budget de l’Etat ; améliorer l’efficacité économique, satisfaire les exigences des bailleurs de fonds, combler des déficits budgétaires et attirer les capitaux nécessaires au renforcement de secteurs stratégiques pour soutenir la croissance.

« L’augmentation en quantité et en qualité de l’énergie électrique, des télécommunications, des transports et des infrastructures d’eau et d’assainissement » seront nécessaires pour soutenir la croissance africaine sur la période 2019-2020, souligne l’étude Africa pulse de la Banque mondiale (avril 2018). La réduction des parts de l’Etat vise également à générer des emplois dans une région où seuls 3 millions d’emplois formels sont créés par an, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, selon un rapport publié en 2018 par quatre banques de développement sur le futur de l’Afrique.

Les préalables à une privatisation réussie

La privatisation inquiète. Mais bien menée, elle ouvre des perspectives de développement pour les économies africaines. « La réduction de l’actionnariat de l’Etat offre des avantages budgétaires à court terme, soulage des charges induites par les entreprises non rentables, élargit l’assiette fiscale, dynamise le secteur privé et favorise la participation des acteurs locaux. Elle améliore également l’efficacité économique des entreprises et la qualité de service, stimule la concurrence et favorise la baisse des prix », explique Didier Zoungrana, économiste burkinabé et chercheur à l’Université Ouaga II.

« Le désengagement de l’Etat d’une entreprise sous son contrôle doit obéir davantage à des raisons concrètes que dogmatiques », précise Clélie Nallet, chercheur au Programme Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

L’un des facteurs défavorables relevés lors de l’ouverture des capitaux des entreprises publiques africaines aux investisseurs est lié à l’absence de stratégie clairement préétablie. « Les Etats doivent être transparents sur les raisons de leur engagement dans des entreprises », ajoute Clélie Nallet.

Aussi, la réduction de la participation de l’Etat dans les entreprises doit s’accompagner de la mise en place, en amont, d’un cadre réglementaire clair et conforme à ses exigences politiques. Une précaution pour réduire les dérives relatives à la création des situations de monopole naturel, à la hausse unilatérale des prix, au non-respect des cahiers de charges en termes de création d’emplois et de répartition des bénéfices.

« Il faut un cadre réglementaire pour favoriser une répartition plus équitable des bénéfices entre les différentes parties prenantes à savoir, l’Etat, le privé, les consommateurs et les travailleurs », recommande Giovanni Valensisi, économiste de la Division Afrique des pays les moins avancés et des programmes spéciaux à la CNUCED. Un ensemble de pré-requis rarement considérés par les Etats africains, habitués à négocier en périodes de crise économique ou en situation d’urgence.

Des privatisations emblématiques

Au lendemain des indépendances africaines du début des années 1960, les pays animés par une volonté de recouvrer leur souveraineté économique ont procédé à la nationalisation des entreprises.

Deux décennies plus tard, sous la pression des bailleurs de fonds, principalement le FMI et la banque mondiale, les Etats entreprennent le processus de désengagement. Un processus de privatisations qui souffre de handicaps historiques, structurels et financiers et qui perdurera tout au long de la période 2000-2018, caractérisée par des vagues ponctuelles de réduction de la participation des Etats dans les sociétés étatiques.

Tour d’horizon de 10 projets de privatisation d’actualité :

Zimbabwe

En octobre 2018, alors en transition politique après le départ de Robert Mugabe, ce pays de l’Afrique australe décide d’ouvrir le capital de onze entreprises publiques aux privés. Secteurs cibles : les mines, les banques, les télécoms, les hydrocarbures et de développement industriel.

Egypte

D’ici 2020, l’Egypte compte céder des actions de l’Etat de plusieurs entreprises publiques. L’opération devrait mobiliser jusqu’à 4,6 milliards de dollars, annonçaient les autorités du Caire en mars 2018. Au total, 23 entreprises sont concernées, autant dans le secteur bancaire, que dans les hydrocarbures et l’immobilier.

Congo

En février 2018, le Congo Brazzaville annonce l’ouverture prochaine du capital de 46 entreprises publiques à des investisseurs étrangers. Le programme englobe six secteurs d’activité, dont l’agro-industrie, l’hôtellerie et le tourisme, l’eau l’électricité et l’irrigation.

Afrique du Sud

En juillet 2018, le gouvernement sud-africain annonce la privatisation de la compagnie aérienne nationale, les chemins de fer, les postes et télécoms, une banque agricole et la compagnie d’électricité Eskom. Le projet est toujours en cours.

Togo

Réuni à Lomé en octobre 2018, le conseil des ministres adopte trois projets de loi portant sur la privatisation des deux banques BTCI et UTB, ainsi que l’ouverture du capital de la holding Togocom.

Côte d’Ivoire

En janvier 2019, le gouvernement confirme qu’il mène régulièrement des réflexions pour optimiser la participation de l’Etat dans les entreprises publiques. Il envisagerait même une privatisation durant l’année en cours, à la suite d’études portant sur 82 entreprises dont 28 sociétés d’Etat et 54 à participations financières publiques.

Algérie

Il y a un an, l’Algérie annonçait une vague de privatisations. Le programme porte sur environ 1 200 entreprises publiques, essentiellement des PME génératrices de près de 400 000 emplois. Le projet du gouvernement, l’un des plus ambitieux du Continent, est toujours dans sa phase d’études.

Sénégal

L’équipe de l’Exécutif sénégalais a également dans ses tiroirs des projets de privatisations. Le plus connu reste celui de la raffinerie d’huile Suneor, renationalisée en octobre 2015 et qui, depuis 2017, est en quête de repreneurs. L’Etat qui s’est également désengagé de la SDE, la société d’eau et d’assainissement, étudie aujourd’hui le scénario de privatisation de la poste et de la Senelec, l’opérateur national de l’énergie électrique.

Ethiopie

Arrivé à la tête du gouvernement en 2018, le Premier ministre Ahmed Abiye décide de libéraliser l’économie du pays à travers l’ouverture du capital des entreprises. En juin 2018, une privatisation partielle d’entreprises publiques est initiée. Elle concerne l’opérateur Ethio Telecom et la compagnie aérienne Ethiopian Airlines, deux géants très convoités de ce pays d’Afrique de l’Est aux 100 millions d’habitants.

Nigéria

En 2013, le gouvernement fédéral lance l’une des plus importantes privatisations du Continent depuis le début du siècle dans le secteur de l’électricité. Ce sera le début d’un vaste programme de privatisations étalé sur le long terme. En 2018, le gouvernement revient à la charge en annonçant la cession de parcs nationaux, du théâtre national et de cinq mines à l’arrêt depuis plusieurs années.

Source : La Tribune Afrique

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