Analyse : Ces leviers d’influence en quête de pouvoir

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Parfois décisifs, souvent apparents, rarement invisibles, plus ou moins prépondérants. Plus qu’ailleurs, dans l’échafaudage des systèmes politiques en Afrique, le pouvoir institutionnalisé côtoie des groupes de pression, des autorités traditionnelles plus ou moins reconnues, des institutions supranationales dans l’exercice du pouvoir décisionnel. Ils s’influencent mutuellement   ou se font concurrence. Mais une chose est sure: pour exercer le pouvoir en Afrique, il faut bien souvent composer avec ces centres périphériques au pouvoir institutionnalisé. Ceux-là mêmes que La Tribune Afrique tente d’identifier.

La pyramide des institutions, corporations ou groupes d’intérêts économiques, politiques, idéologiques, fait apparaitre un émiettement du pouvoir décisionnel entre le pouvoir formel et d’autres pouvoirs. Dans une logique de domination ou de complémentarité, ils peuvent s’influencer quand le premier ne se sert pas des seconds pour se légitimer.

Le pouvoir de la grande muette

Entre rébellion, maquis ou sécessionnistes, la corporation militaire a souvent pris la place du pouvoir politique à la force des armes. Dans l’imaginaire collectif, le pouvoir militaire est donc souvent perçu comme un apporteur de contrariétés à l’ordre institutionnel établi dans un Continent où l’on recense une centaine de coups d’Etat depuis les années 1960.

Depuis, on tente de cantonner ce pouvoir dans les casernes ou de le « républicaniser ». Paradoxalement, il conserve, soit un pouvoir de dissuasion contre l’autoritarisme, soit de régulation de la démocratie en période d’incertitude. Au Zimbabwe, en Ouganda, pays qui ont conquis leur indépendance par la lutte armée, une stratocratie de fait s’est substituée à l’administration coloniale depuis la libération du pays.

En plus soft en Egypte, en Algérie, au Soudan, l’armée est un acteur politico-économique de poids qui influence ou impose son rôle,  de façon visible ou tirant les ficelles en arrière-plan.

« Partout, l’Armée détient un pouvoir davantage réel que supposé, malgré sa soumission aux autorités politiques et son devoir de loyauté envers les institutions et la Nation. Le pouvoir martial par sa posture dissuasive et la haute importance de ses responsabilités : protection des citoyens, du territoire et des institutions, protection et défense des intérêts stratégiques du pays, reste un recours. Et toute institution en laquelle on peut ou doit faire recours selon les circonstances a un pouvoir et est un pouvoir. D’autre part, au regard des proportions souvent importantes que prend le budget de la défense dans le budget de l’Etat et en prenant en compte la capacité d’innovation technologique des Armées, leur consommation élevée des biens et services des entreprises(ce qui en fait un grand client) et le poids de l’industrie de la défense dans certains pays, l’Armée détient un réel pouvoir d’influence », résume Oswald Padonou, Docteur en Sciences politiques et spécialiste de la sécurité en Afrique.

Des organisations internationales qui imposent le changement

Leur premier atout est la technicité. Mais le pouvoir des organisations internationales, qu’elles soient du système onusien ou non, réside dans leur capacité à coder une réalité abstraite sur le terrain dans des chiffres et des appellations pour permettre d’en saisir l’évolution ou d’en déceler les freins. Leur position de neutralité relative leur confère un pouvoir d’influence sur les grands enjeux de développement des différents programmes étatiques.

« Le pouvoir qui est concédé aux agences de développement est un pouvoir non de substitution, mais de complémentarité avec les attentes des gouvernements africains. Il n’y a ni extrapolation ni minimisation des besoins des populations, juste la nécessité d’agir pour le développement des pays du Sud, le renforcement des capacités des personnels locaux, le financement de programmes concrets qu’ils soient institutionnels, sociaux, économiques ou environnementaux », analyse Egy Kohonou Sossou, expert en politiques publiques basé au Bénin.

Avec des rapports annuels ou ponctuels, des organisations comme la Banque mondiale ou le FMI par exemple, ont pu, grâce à leurs prêts ou investissements, imposer des changements dans les structures économiques des pays. Leurs analyses et projections sont non seulement des  indicateurs pour l’image d’un pays sur les marchés ou encore des vitrines pour apprécier un autre.

Des médias au pas… ou pas !

La liberté totale de la presse est loin de devenir une réalité palpable sur le Continent. Méfiants à l’égard des médias, les pouvoirs en place bornent leur expression par la loi ou par la distribution des subventions annuelles. Ces mêmes pouvoirs cultivent parfois une proximité voire une protection des médias publics au détriment des autres organismes médiatiques privés et même des médias internationaux.

Et pourtant au-delà de ces obstacles structurels, la presse est le « quatrième pouvoir » en Afrique comme dans les grandes démocraties. Elle doit jouer le rôle d’intermédiation entre les différents corps de la société. Mission très complexe puisqu’on les voit comme des assombrisseurs de l’image du pays par le pouvoir ou des complaisants par une partie de l’opinion publique.

C’est l’équilibre dans le traitement qui en pâtit. D’un côté, les médias publics servent les desseins des gouvernements successifs en faisant à foison, la publicité de leurs moindres actions. Frustrés par cette démarche, les médias privés occupent souvent la place vacante des partis d’opposition  quand ils ne sont pas eux-mêmes créés par des partis. En Côte d’Ivoire par exemple, presque tous les journaux à grand tirage sont plus ou moins proches d’un grand parti ou d’une personnalité de la vie politique.

D’un autre côté, ayant compris l’importance d’une force de frappe médiatique dans le polissage de leur image ou la défense de leurs intérêts économiques ou corporatistes, des personnalités sans background médiatique, lancent des organes de presse. Au milieu de ces constats, la presse a un réel pouvoir dans une partie du Continent en tout cas. Au Sénégal, les journalistes ont acquis le surnom de « sentinelles de la démocratie » non seulement pour leur  accompagnement de tout  le processus démocratique, mais aussi pour les débats que la presse assure entre ceux qui aspirent à la gestion publique.  De même au Bénin, la presse écrite joue un rôle important dans la vulgarisation des enjeux économiques, sociaux et politiques.

Les faiseurs de l’économique

Patronats, lobbys économiques, hommes d’affaires… Le pouvoir économique ne cache plus son ambition de côtoyer le pouvoir politique, d’en orienter les décisions ou même de se substituer à lui dans un mélange des genres parfois assumé. Pour fructifier leurs affaires ou en assurer la viabilité et la pérennité, les acteurs économiques ont souvent accompagné l’élite dirigeante dont ils ont financé les campagnes électorales. Mais la donne a changé.

Que ce soit à l’échelon des petites structures électives ou  au niveau national, les acteurs économiques partent à la conquête du pouvoir politique. On ne compte plus les hommes d’affaires qui , après avoir fait prospérer leur business, se sont lancés en politique par appétence pour le pouvoir, pour acquérir une immunité contre les ennuis judiciaires ou tout simplement pour proposer une offre politique nouvelle à un peuple désabusé.

Outre son poids dans l’accompagnement de certains projets, le pouvoir économique fait pression sur le pouvoir décisionnel. Par le lobbying, la production de rapports sur la gestion publique, de projections sur l’économie ou le climat des affaires ou même les risques liés à l’investissement.

Une diaspora qui veut du nouveau

Leur puissance la plus perceptible est financière. Selon le Fonds international de développement agricole (FIDA), la diaspora africaine a transféré 60 milliards de dollars sur le Continent entre 2007 et 2016. Le chiffre est en nette augmentation tout comme leur force de frappe financière non négligeable qui pousse les Etats d’origine à imaginer des moyens de les inciter à financer des projets au bercail.

Ces dernières années, la tendance d’un retour de membres de la diaspora vers le pays natal, ces fameux « repatriés » (abrégés repats), se dessine. Bien instruits, expérimentés après des fonctions ou emplois dans leur pays d’expatriation, par idéologie ou par appât du gain, ils investissent des domaines peu ou mal exploités qu’ils comblent en expérimentant des techniques venues d’ailleurs, un début de transfert de technologie. En dehors de leur puissance financière, les «  repats », confrontés à la réalité sur place, se positionnent en alternative à une élite politique souvent décriée. Leur militantisme ou leur engagement en politique fait qu’ils envisagent peu à peu de conquérir un pouvoir politique en y introduisant des pratiques nouvelles adaptées aux réalités locales.

Du hard au soft power…

L’Afrique est aujourd’hui le théâtre d’une guerre d’influence, d’une concurrence économique, politique, militaire et même culturelle entre puissances. Qu’elles soient européennes, asiatiques, moyen-orientales ou même africaines. Présence militaire grandissante, forte présence économique et technologique, les outils du hard power sont mis à contribution dans leur projection de puissance sur le Continent. En termes de soft power, les médias, la coopération culturelle, la proximité linguistique, missions humanitaires, le soft power est aussi mis à contribution pour influencer des Africains qui s’agacent des communiqués ou déclarations des capitales occidentales commentant leurs affaires internes. Le déséquilibre est frappant

« L’établissement de relations diplomatiques suppose l’organisation d’un cadre commun entre deux Etats souverains qui décident d’exercer un axe spécifique de leur politique étrangère dans le pays concerné. Il apparaît clairement une disproportion entre un pays africain et une puissance européenne, américaine ou asiatique. Ambition et moyens différents, intérêts divergents, forces de frappe économique, politique et militaire inégales caractérisent à titre d’exemple les diplomaties de pays africains avec les autres puissances », analyse Régis Hounkpè, directeur exécutif d’Inter Globe Conseils.

« Ce gouffre entre les puissances étrangères leur confère structurellement et politiquement une supériorité vis-à-vis des pays africains et ainsi, leur influence dans les affaires intérieures dépasse même l’élaboration des politiques publiques. Elles sont souvent à la philosophie des projets nationaux, à leur exécution parfois avec leurs cadres et experts et généralement à la conclusion et à la reconduction des accords qu’ils soient économiques, stratégiques ou politiques. De fait, plusieurs régimes africains sont devenus simplement des réceptacles de diktats étrangers ».

Les citoyens de l’ère 2.0

« Y’en a marre ! » au Sénégal, « Le Balai citoyen » au Burkina, « La Lucha » et « Filimbi », « En aucun cas » au Togo, « Our destiny » au Cameroun. Depuis leur apparition, ces noms peuplent l’espace public en comblant le vide laissé par des figures révolutionnaires de référence. Autofinancés par des techniques de marketing modernes ou appuyés par des hommes d’affaires étiquetés philanthropes ou des bailleurs de fonds, les mouvements dits « citoyens » sont devenus les nouvelles caisses de résonnance des revendications démocratiques.

Au point de prendre la place de la société civile locale ? Pas tout à fait. Plusieurs associations continuent d’assurer leur mission de consolidation des acquis. Mais avec la viralité de leurs actions, particulièrement auprès des jeunes, les mouvements citoyens sont une sorte de société civile 2.0, l’assise sur le terrain en plus. Certains gouvernements en ont fait les frais après avoir expérimenté la capacité de mobilisation dans la rue et les médias sociaux, le pouvoir de nuisance de ces nouveaux leaders d’opinions.

Les soft-influenceurs du tout numérique

Ce sont les nouvelles pépinières de fermentation des opinions publiques, les lieux de création de débats hors des canaux officiels et traditionnels. Pour verrouiller leur portée, les gouvernants leur opposent souvent des coupures intempestives d’Internet. Le débranchement du câble n’y fait rien ; ils sont désormais des outils puissants de contre-pouvoir que les jeunes Africains exploitent pleinement. Les restrictions à la connectivité sont contournables. Mieux, ces plateformes numériques s’avèrent de véritables moyens de massification et de fédération autour d’idées, de causes à défendre. Exutoires moins bruyants surtout moins risqués face à la répression lors de manifestations de rue, ils permettent de libérer la parole et de faciliter l’engagement.

Plateformes de transmission de la pensée, de diffusion des idées nouvelles, d’information, les médias numériques libèrent la parole. En cela, ils constituent un puissant levier de mobilisation progressive ou de conscientisation ponctuelle des opinions. C’est en cela que les médias numériques sont des soft-influenceurs.

Des relations incestueuses ?

« Je t’aime parfois, moi non plus » ! En substance, ce sont les rapports entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Sur fond de tension et d’influence, en exploitant son pouvoir spirituel sur les fidèles, le pouvoir religieux cultive son influence quitte à dépasser son rôle.  « L’Afrique est un des continents où les cultes religieux, modernes comme traditionnels, occupent une place peu ou prou significative dans la vie sociale. L’impact des religions peut s’observer, notamment dans la sphère politique qu’elles investissent de leurs référents. Par ailleurs, en fonction de leur importance, les palais des rois et chefs traditionnels, mais aussi les couvents des chefs de cultes endogènes, tout comme les mosquées et les églises, apparaissent être des lieux où les informations inhérentes à la vie locale et nationale peuvent être transmises et débattues. De ce fait, de tels emplacements sont propices au façonnement d’une certaine opinion publique dans des Etats où la scolarisation et l’alphabétisation en langue moderne sont faibles », décortique le politologue Waldemar De Souza.

Les législatives au Togo et la présidentielle en RDC en 2018 ont permis de confirmer leur rôle de digue face aux excès du pouvoir central. Parfois, les rapports sont conflictuels comme au Rwanda où le pouvoir a limité l’influence des églises pentecôtistes en ordonnant leur fermeture et va bientôt régenter leurs pratiques. Ailleurs, c’est l’entente sur les intérêts mutuels qui prime. Au Sénégal, pays laïc pourtant, les visites de l’Etat et ses acteurs aux différentes confréries musulmanes laissent transparaître une volonté d’être aux soins. En retour, ces confréries donnent l’impression d’avoir un poids dans les décisions de l’Etat  central. D’autres fois, le pouvoir religieux est une caution de légitimité au pouvoir décisionnel. En Afrique centrale, les politiques se font tous adouber d’un titre tribal hérité des religions endogènes locales et censé renforcer leur stature.

Les organisations d’affiliation idéologique: à chacun sa loge

Elles ont tendance à s’effacer avec l’érosion de leur influence. Mais les organisations d’affiliation idéologiques conservent peut-être encore leur emprise. On parle ici des organisations auxquelles adhèrent les élites de toutes les couches. C’est ainsi que l’on a pu voir plusieurs dirigeants africains cultiver leur proximité personnelle avec d’autres chefs d’Etat grâce à leur adhésion à l’Internationale socialiste. Autre exemple, dans son projet de retour en Afrique, la Russie s’est souvent appuyée sur les affinités idéologiques des leaders ou des partis communistes lors de leur formation.

Autre affiliation idéologique, la franc-maçonnerie. Nombre de chefs d’Etat africains sont parfois les Grands  maîtres des loges maçonniques au sein desquelles ils côtoient tout le gotha politique et intellectuel du pays. Dans la discrétion, ces antichambres du pouvoir, estampillées « sectes » mal perçues par l’opinion, bâtissent leur influence au moyen de leurs réseaux. Duplicata des loges occidentales, les loges africaines ont entrepris de se « localiser ». Mais elles ont bien souvent des moyens pour le pouvoir central d’entretenir une certaine cour même si ses membres tentent d’influencer les grandes décisions à l’échelle nationale, sous-régionale ou parfois continentale.

Source : La Tribune Afrique

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