Hommes d’affaires en Afrique : la tentation du destin politique (2/3) [Portraits]

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Entre politique et business, la frontière est parfois mince. Le mélange des genres entre «puissance d’argent» et «puissance décisionnelle» n’est pas bien loin. Bien souvent, pour faire efficacement des affaires en Afrique, il faut mesurer la température politique ou au moins en connaître les arcanes et les figures. Certains le font en coulisses pour mieux en tirer les ficelles. D’autres par contre descendent sur le terrain politique, à la conquête du pouvoir. Voici les portraits d’hommes d’affaires qui ont conquis des postes de décision par les urnes après être passés par les affaires. D’autres ambitionnent de marcher dans leurs pas.

Jean-Louis Billon, l’homme qui réussit tout

Jean Louis Billon

Tout réussit à l’homme le plus riche de Côte d’Ivoire à la tête d’une fortune de 450 millions de dollars. D’abord ses études à Montpellier et Paris, puis en Floride et au Wisconsin, desquels ce quasi surdoué rentre, bardé de diplômes. Ensuite, sa carrière d’homme d’affaires qui débute au pays de l’Oncle Sam au sein de Grace Cocoa (produits dérivés du cacao).

Suffisant pour rentrer au pays et intégrer Sifca, l’entreprise familiale. A l’ombre tutélaire d’un père qui bâtit Sifca, ce fleuron agro-industriel ivoirien, Jean-Louis Billon participe au développement du premier groupe privé de Côte d’Ivoire spécialisé dans toute la chaîne de valeur de l’huile de palme, du caoutchouc et du sucre. A la mort de son père, il reprend les rênes de ce poids lourd tentaculaire dans la sous-région et même au-delà. Mais l’on retrouve désormais ses intérêts dans les technologies (Comafrique) et l’importation de véhicules de luxe.

Une bonne assise économique qui n’occulte pas la carrière politique en trombe de ce touche-à-tout bien né. Son père Pierre est l’ami de Félix-Houphouët-Boigny et d’Henri Konan Bédié, le président du PDCI, parti où Billon a été encarté, sous l’aile du «Sphinx de Daoukro». Dans le salon de la maison familiale à Dabakala (centre) ou à Abidjan où reçoit Pierre, son père, Billon, encore enfant, côtoie les figures des puissances économiques et politiques.

D’ailleurs l’homme d’affaires baignera dans ce marigot, sans grande peine. D’abord au sein d’organismes économiques sous-régionaux, au sein du patronat et des chambres professionnelles en Côte d’Ivoire. Connu pour son franc-parler et son pragmatisme, l’inamovible maire de Dabakala depuis 2001 prend la tête de la présidence du conseil régional du Hambol en 2013. Puis consécration ultime, il entre au gouvernement.

Ministre du Commerce et de la promotion des PME (2012-2015), son maroquin sera raboté pour qu’il conserve son poste de ministre du Commerce (2015-2017) avant d’être éjecté du gouvernement et du Hambol sur fond de rivalités au sein de la coalition présidentielle. Même s’il n’empêche pas la fusion du PDCI-RDR en RHDP à laquelle il est fermement opposé, il est parachuté porte-parole du PDCI.

Le divorce entre HBK et ADO est consommé, JLB répond désormais à tous les critères de choix. Si HBK cherche un héritier pour porter le PDCI à nouveau au pouvoir, il est un des candidats les mieux placés. Son rêve présidentiel ne contrarie pas aussi le « voeu » d’Alassane Ouattara de « transférer le pouvoir à la jeune génération

 A 53 ans, JLB ne cache plus son ambition de porter les couleurs du PDCI lors de la présidentielle de 2020. Avec les «Jeunesses Billon», mouvement de soutien à sa candidature, il se voit déjà au Palais. Ce serait une réussite de la puissance d’argent, la seule à même de financer, sur fonds propres, une campagne présidentielle.

Mohamed Atao Hinnouho, la chute d’un jeune faucon

Mohamed Atao

Sa chute spectaculaire est venue rappeler qu’il n’y a pas d’âge pour un coup d’arrêt dans une carrière politique. De son siège de député de la 15e circonscription, Mohamed Atao Hinnouho a glissé vers la prison civile de Cotonou où il est détenu. Et pourtant sa mise sur orbite politique avait bien débuté.

En 2016, il était, à 40 ans, le plus jeune candidat à la présidentielle, sans succès! Ce qui lui réussit mieux, c’est la députation. A la tête du «Réseau Atao», le parti qu’il a créé après avoir quitté le PRD, Mohamed Taoufic Atao Hinnouho a conquis par deux fois son siège à l’Assemblée nationale dans la 15è circonscription qui compte pas moins de 85 quartiers. Sa popularité politique, il l’a bâtie sur ses actions d’aide sociale de proximité dans les quartiers défavorisés dont il côtoie les jeunes et y est vu comme un modèle de réussite sociale.

Sa fortune par contre, ce diplômé de marketing et finance l’a fait fructifier dans le négoce et la distribution de médicaments avant de représenter l’indien New Cesamex à Cotonou. Ce sera la personnalité de premier plan à faire les frais de la campagne contre les faux médicaments du gouvernement Talon. La découverte en décembre 2017 de tonnes de médicaments à son domicile lui vaut les soupçons de trafic de faux médicaments et les foudres de la justice.

En cavale dès l’éclatement du scandale, ce quadragénaire se rendra de lui-même et dénonce ce que son entourage qualifie de «procès politique». Sur fond d’accusations de violations de procédure et d’immunité parlementaire, son procès, sans cesse reporté court toujours. A Cotonou comme dans l’Assemblée nationale où son suppléant a repris sa place, on attend le verdict de la justice pour donner le fin mot de l’histoire de la chute d’un jeune faucon de la politique béninoise.

Aziz Akhannouch, le richissime ami du Roi

Aziz  Akhannouch

La réussite entrepreneuriale de la première fortune du Maroc rejoint sa fulgurante trajectoire politique d’inamovible ministre de l’Agriculture. Il caracole désormais, avec sa fortune de 1,9 milliard de dollars (Forbes), en tête des plus grosses fortunes du Maroc. A 57 ans, ce financier formé au Canada a diversifié le business familial que son père a bâti dans le pétrole et le gaz.

La holding Akwa Group de la famille Akhannouch, associée à la famille Wakrim, présente dans les médias, les télécoms, la finance, le tourisme, l’immobilier, le pétrole et le gaz, regroupe plus d’une soixantaine d’entreprises et de marques. Salwa Akhannouch, son épouse, dirige le groupe Aksal, spécialisé dans le retail, le luxe et la franchise des grandes marques, truste bien souvent le classement des femmes les plus riches du monde arabe.

Cet empire économique aura sans doute été un levier pour investir le champ politique. Avec des méthodes entrepreneuriales appliquées à la politique, la conquête Akhannouch commence par la très stratégique présidence du Conseil de la région Souss-Massa-Drâa dont il est issu, avant de faire cap vers le ministère de l’Agriculture qu’il occupe depuis 2007. Avec ses connexions dans les plus hautes sphères politico-économiques, cet ami personnel du roi Mohammed VI, devenu depuis 2016, le patron du parti du RNI, rêve peut-être d’un destin politique plus grand.

En rançon de sa notoriété, le ministre de l’Agriculture a aussi récolté une impopularité. Pendant plusieurs mois cette année, Aziz Akhannouch a été un des têtes de Turc dans un grand mouvement de boycott, initié sur les réseaux sociaux visant les marques Centrale Danone (industrie laitière), Sidi Ali (eau minérale) et Afriquia (hydrocarbures) propriété du groupe d’Aziz Akhannouch. Il lui faudrait peut-être passer sous la vague pour étoffer la voilure de ses ambitions politiques.

Youssou Madjiguène Ndour, un crooner aux affaires

Youssou Ndour

Bien souvent, l’on ne retient que ses enveloppées avec lesquelles il a popularisé le Mbalax, la musique sénégalaise. L’on aura oublié que le crooner âgé de 60 ans aujourd’hui a aussi cultivé sa fibre des affaires et de la… politique ! Star de renommée internationale, Youssou Ndour se lance d’abord dans la promotion de soirées musicales au Thiossaan, sa boîte de nuit dakaroise où il se produisait tous les soirs.

Puis le roi du Mbalax se fait promoteur musical et audiovisuel en lançant le label Jololi devenu Prince Arts qui produit les disques, clips de plusieurs artistes sénégalais. Depuis 2000, son événement phare, le Grand Bal, organisé au Palais omnisports de Bercy à Paris, rassemble toute la diaspora sénégalaise et lui rapporte un très beau pactole.

Au début des années 2000, la star musicale lance le groupe Futurs Médias comprenant désormais une radio, un journal et une télé, les plus suivis du pays. A la tête de ce conglomérat médiatique, Youssou Ndour se lance également dans le microcrédit avec Birima et lorgne désormais le secteur des télécoms. Mais la politique gratte aussi les oreilles du très populaire chanteur.

En 2012, les relations entre Abdoulaye Wade et Youssou Ndour se brouillent. Après le rejet de la candidature de la star pour la présidentielle, il se range derrière MackySall. La victoire de ce dernier lui ouvre les portes. A peine élu, ce dernier le nomme ministre de la Culture et du Tourisme. Les critiques fusent sur les qualifications de ce musicien qui abandonna ses études dès l’école élémentaire. Ses portefeuilles fondent et il se retrouve bientôt au rang de «ministre conseiller» sans maroquin.

Aujourd’hui, ce sont les soupçons de collusion du groupe médiatique de l’artiste multi-primé avec le pouvoir que dénoncent ses détracteurs. Youssou Ndour n’en abandonne pas moins, lui qui avait été tenté par la conquête de la mairie de la Médina, sa commune d’enfance. Dans son sillage, l’homme d’affaires et de réseaux Mamadou Racine Sy et des patrons de presse comme Bougane Guèye Dany (D-Medias) sont descendus dans l’arène politique sénégalaise.

Moïse Katumbi Chapwe, en attendant la formule magique

Moïse Katumbi Chapwe

 A 53 ans, cet ancien allié de Joseph Kabila, passé dans l’opposition a manqué le rendez-vous de la présidentielle 2018, sous les charges judiciaires du président sortant. En exil à Bruxelles depuis deux ans, il s’est rabattu sur le soutien à une candidature unique dans l’espoir qu’un jour ses soutiens internationaux trouvent la formule magique pour le remettre en selle.

Mais Moïse KatumbiChapwe, ancien gouverneur de l’ex-Katanga, vaste province minière et industrielle au nord du pays, un des entrepreneurs les plus riches de RDC, a les moyens de ses ambitions. Les tentacules de ses affaires sont d’abord implantés dans le commerce de produits issus de la pêche par un père grec fuyant l’Italie fasciste.

Familial à l’origine, le business s’étend ensuite vers des investissements dans le transport et l’agroalimentaire avec les pays voisins. Avec la Mining Company of Katanga (MCK), il se lance dans la sous-traitance et bénéficie de la privatisation de la Gécamines et d’un réseau solidement bâti du temps où il courtisait encore le pouvoir de Joseph Kabila. Au nom de son épouse Carine, plusieurs entreprises -notamment Astalia Investment (île Maurice)- sont enregistrées.

Avec le Tout-Puissant Mazembe (TPM), club de football dont il est le président, Moïse Katumbi Chapwe veut bâtir son réservoir de popularité sur les pelouses. Les annonces de son retour au pays non respectées ou bloquées étiolent sa popularité. De Charybde en Scylla, Moïse Katumbi devra aussi détricoter ses démêlés judiciaires en RDC aussi bien qu’en Belgique. Son absence, que meublent d’autres acteurs politiques, pourrait même être le cimetière de ses ambitions présidentielles.

 

Source : La Tribune Afrique

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