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Centrafrique : « Le retour de Bozizé et Djotodia est possible, s’ils répondent à la justice » dixit Karim Meckassoua

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Le président de l’Assemblée nationale centrafricaine revient pour Jeune Afrique sur les récentes violences survenues dans le pays, notamment à Bangassou, et met les choses au clair concernant les rumeurs qui circulent à Bangui sur l’ancien président de la République.

C’est un homme fort de la transition. Karim Meckassoua est le président de l’Assemblée nationale centrafricaine depuis mai 2016. Aujourd’hui, cet ancien ministre de François Bozizé et candidat malheureux aux dernières élections présidentielles, confirme son soutien au président Faustin-Archange Touadéra. Mais il assume aussi de batailler pour que l’appareil législatif qu’il représente trouve sa place dans un processus de paix aux contours toujours plus flous.

À la tête d’une institution minée par les rumeurs et les polémiques, depuis son poste de vigie, il tente de garder une main sur le gouvernail et de maintenir le cap. De là, il jouit aussi d’une vue imprenable sur le panorama politique centrafricain. Une force pour lui, qui ne fait pas de ses motivations un mystère : rester un incontournable. Après avoir volé à la rescousse du gouvernement en mai dernier, il présente maintenant un plan de paix qu’il a échafaudé et fait symboliquement adopté − à l’unanimité − par les élus.

Jeune Afrique : l’ONG Human Rights Watch (HRW) estime qu’ « afin de garantir les poursuites contre toutes les personnes accusées de crimes, le Parlement devra expressément lever l’immunité parlementaire pour tous les suspects de crimes selon le mandat de la Cour pénale spéciale ». Êtes-vous d’accord ?

Karim Meckassoua : L’immunité parlementaire existe en Centrafrique, comme ailleurs. Bien sûr, si de lourds soupçons concordants venaient à peser sur un élu, son immunité pourrait être levée. Je l’ai dit, je le répète : il n’y aura pas d’impunité.

On a l’impression qu’il y a aujourd’hui une discordance entre les voix des appareils législatif et exécutif…

Oui, il y a des preuves de délitement. Lorsque Touadera a été élu, il y a eu des troubles dans quatre ou cinq préfectures. Aujourd’hui, quatorze préfectures sur seize recensent des violences. Il y a une réduction de ce qu’on peut appeler « l’espace républicain ».

Face à cela, les députés s’exaspèrent, tout comme de nombreux fonctionnaires et représentants de l’État, qui de nouveau, se retrouvent concurrencés par des entrepreneurs politico-militaires. Beaucoup attendent une réaction plus ferme et ne comprennent pas pourquoi l’exécutif semble rencontrer avec plus de souplesse les représentants des groupes armés plutôt que le législateur…

Quelle est la légitimité des parlementaires pour mener des actions pour la paix ?

Ils jouent un rôle de fait et je les y encourage. Le groupe des députés des régions de l’Ouham et de l’Ouham-Pendé, dans lequel on retrouve Martin Ziguélé, Anicet-Georges Dologuélé, Béatrice Epaye ou Timoléon Mbaïkoua, comprend des membres de l’opposition comme de la majorité. Et je leur ai donné mon feu vert pour qu’ils aillent mener des discussions il y a quelques mois, avec des rebelles, des notables…

Le Parlement a un rôle et je ne comprends pas ceux qui disent « Karim sort de ses prérogatives et empiète sur le rôle de l’exécutif ». La situation ne permet pas que nous nous en tenions à nos rôles classiques de députés. Et quelle image aurait le Parlement, quelle serait sa légitimité, si les élus passaient leur temps dans la bulle de Bangui pendant que le pays s’enflamme ?

Comment expliquez-vous les récentes violences survenues en Centrafrique ?

Il y aurait beaucoup à dire. Laissez-moi me concentrer sur Bangassou, où l’on a frôlé le pire. La Minusca (mission onusienne en Centrafrique, NDLR) a été délibérément attaquée, tout comme la communauté musulmane. Les événements combinaient la défiance à l’égard du droit international et le fléau de la confessionnalisation.

Je trouve dommage que l’exécutif ait été si peu représenté à Bangassou au moment de la crise et dans les jours qui ont suivi. Jean-Pierre Lacroix (chef des Opérations de maintien de la Paix aux Nations-Unies, NDLR) lui, était là. Les événements ont prouvé les difficultés de la Minusca qui n’a pas su, militairement, tenir tête aux groupes armés.

Les raisons de ces violences peuvent être multiples. Des sources sur le terrain assurent que des députés pourraient y être mêlés, qu’ils en seraient les commanditaires… L’enquête suit son cours, et, comme je vous le disais, il n’y aura pas d’impunité.

La confessionnalisation semble parfois miner les débats parlementaires. Est-ce une réalité ?

Il y a des signaux contradictoires. Je suis musulman et j’ai été élu confortablement, alors que les musulmans ne sont pas plus de 10% dans l’assemblée. D’un autre côté, quand des exactions sont commises, au lieu de désigner « tel groupe armé » qui en est l’auteur, certains vont cibler « les musulmans de tel coin ». C’est un souci.

Mais je veux préciser que souvent, le vocabulaire confessionnel masque des soucis d’ordre économique. On entend souvent parler de « musulmans » à l’Assemblée pour en fait parler des pasteurs nomades. À nous d’ôter aux débats sur les couloirs de transhumance cette apparence confessionnelle. J’aimerais mener des formations à ce sujet d’ailleurs : bien d’autres pays africains connaissent la même problématique et nous pourrions mutualiser nos efforts.

Les élus sont-ils armés pour parler de la question sécuritaire, qui peut avoir des aspects techniques ?

Il y a eu plusieurs cycles de formation sur la question sécuritaire et à ce chapitre, je suis clair : les députés sont au point. À tel point que le ministre de la Défense a parfois bien du mal à faire face à leurs questions et remarques, très pointues.

Avez-vous été actif dans l’affaire Georges-Anicet Dologuélé, cet élu accusé de vouloir renverser l’État ?

Je l’ai convoqué lorsque l’affaire a éclaté. Il m’a assuré qu’il avait été piégé, et que tout cela était une manipulation. Je laisse la justice faire son travail.

Peut-on dire que vous avez sauvé le gouvernement en mai dernier ?

Disons que beaucoup de députés étaient prêts à adopter une motion de censure à l’encontre du Premier ministre. Il est vrai que celui-ci n’avait pas daigné répondre à plusieurs de leurs interpellations et questions. Leur réaction était donc légitime. Mais je leur ai dit que je ne pensais pas bon de basculer dans l’aventure, d’ajouter une crise politique à la crise sécuritaire. Mon rôle, à ce moment-là, a été de réduire les risques de délitement de l’État.

En savez-vous plus sur les rumeurs au sujet de l’ex-président François Bozizé et ses prétendues volontés de retour ?

Bozizé, a, je pense, toujours voulu revenir. Il a cherché à être candidat à la présidentielle jusqu’au dernier moment. L’année dernière, il a envoyé son fils à Bangui. Je l’ai eu au téléphone et il m’a dit : « Jean-Francis est dans son pays. » Voilà comme il voit les choses.

Mais son retour est une question soumise, ou encadrée par la question de la paix. Qu’on le veuille ou pas, aujourd’hui, l’ordre républicain prime. Pour moi, leur retour est possible pour lui comme pour Djotodia, s’ils sont prêts à répondre à la justice. Et avant de parler de retour, il faudrait s’assurer qu’on soit capables d’assurer leur sécurité.

Enfin, si les rumeurs courent à Bangui autour de Bozizé, c’est en contraste de l’action présidentielle de Touadéra, trop timide. Ce dernier est trop absent.

Il y a eu des vols au Parlement, jusque dans votre bureau… En savez-vous plus ?

Ces derniers temps, il y a eu en tout six vols. Nos bureaux ont été forcés et du matériel informatique a été dérobé. Les policiers qui surveillent le Parlement ne sont même pas armés, mais certains des voleurs, eux, l’étaient… J’attends les résultats de l’enquête.

Vous avez récemment proposé un plan de paix. Quelle est son originalité ?

Tous les plans proposés se basent sur l’idée d’une négociation entre le gouvernement et les groupes armés. Le plan que j’ai proposé, lui, place les victimes au centre du processus de reconstruction. Le conflit a fait des victimes dans toutes les régions, dans toutes les communautés. C’est dur à dire, mais c’est devenu un liant.

On peut construire une dynamique autour de cela et s’éviter les habituelles exigences des groupes armés en matière d’amnistie. Par ailleurs, mon plan accorde de l’importance à la question des déplacés, complètement oubliés des autres plans de paix.

JA

abangui

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